Arthur Miller et les univers paralleles
Do you believe in parallele universes ? me demande Arthur Miller. L auteur de ce message enigmatique m invite a dejeuner a East Village, au Raj Mahal, un restaurant Indien sur la 6th street. En quelques lignes, il emet le souhait de me rencontrer pour me raconter une histoire tres personnelle a propos de Lille, ma ville natale. Il s est inscrit recemment sur couchsurfing, n a pas de photo de profil, n indique pas son age et pourtant, j accepte immediatement. J imagine qu il a choisit Arthur Miller comme pseudonyme parce qu il est enseignant a la faculte, passionne de litterature, de philosophie, de cinema.. Je m installe a la premiere table, il est 13h48 quand un homme d une soixantaine d annees pousse la porte. Il est grand, tres pale, vetu d un long manteau ouvert sur une chemise elimee, il porte un beret vert comme ceux des parachutistes et ses longs cheveux blancs encadrent un visage fatigue, perce de petits trous noirs en amandes a la place des yeux .. Are you Corinne ? .. Il s installe a ma table apres s etre debarasse d un enorme livre qu il tient serre sous le bras. Politesses, consultation du menu annonce pour 6,80 dollars. J ai deja commande un assortiment de beignets. Il s excuse d etre souffrant, me dit qu il est tres heureux de faire ma connaissance et qu il souhaite me raconter une terrible histoire, mais pas tout de suite, il y arrivera doucement pendant le lunch. Il me questionne sur mon sejour a New York et semble interesse par mon projet de voyage. Je commande une soupe de lentilles en entree suivie d un boeuf curry. Un lourd silence finit par s installer a notre table et je sens qu il va falloir solliciter mon homme pour qu il entre dans le vif du sujet. So have you been in Lille before ? C est la question qu Arthur Miller semblait attendre. Il prend une grande inspiration qui le fait tousser, parait soudain gene et finit par repondre : Not exactly… Let me tell you about this terrible story… Il fixe son regard sur un detail du mur et commence le recit. Alors qu il etait etudiant a la faculte, il s etait epris de Liliane, une Francaise originaire de Lillers, une petite commune du Nord de la France. Liliane etait instable psychologiquement, elle souffrait d un traumatisme lie a son enfance (j ai cru comprendre qu il s agissait d un inceste). Il se sont frequente, puis se sont aime passionnement avant qu il n assiste impuissant au naufrage de sa fiancee, sombrant un peu plus de jour en jour dans la deprime et l auto destruction. Ils vivaient a East Village, a l epoque ou ce quartier etait un endroit frequente par une jeunesse intellectuelle et noctambule. Un jour, Liliane a disparu sans laisser d adresse. La sachant fragile, il a entame des recherches pour la retrouver, le FBI a mene une enquete et rien, aucun indice, aucune trace. Liliane s etait volatilisee. Il a cru devenir fou. Il etait fou. Fou amoureux… Il marque une pause pour boire un grand verre d eau. Et Puis la vie a suivi son cours, il s est marie, une premiere fois a une japonaise, puis s est remarie et a eu deux enfants. Sa petite famille a vecu longtemps dans un loft, a East Village, avant de demenager a Brooklyn. Un jour, presque trente ans plus tard, il retrouve la trace de son premier amour en surfant sur internet. Liliane est en France, a Lille. Il amorce une correspondance et tres vite, sentant la passion toujours intacte, ils decident de se revoir. Liliane prend un vol pour New York et ils retombent dans les bras l un de l autre, comme au premier jour. Mais Arthur Miller (parce que c est son vrai nom) n a pas le courage de tout quitter. Il a une femme exceptionnelle qui lui a donne deux enfants adorables. Dechire par cette passion renaissante, il fait le choix d y renoncer definitivement, sachant qu il serait ronge par d eternels regrets. Can you understand that Corinne ? me demande l homme, les yeux humides, rattrape soudainement par ses vieux fantomes.. J ai repondu : Yes, indeed.. Arthur m a sourit . Il avait garde ce secret pendant toutes ces annees et maintenant voila qu il le confiait spontanement a une petite francaise, dans l entresol d un restaurant modeste sur la 6th rue d un quartier qui l avait vu grandir.. Il m a avoue ensuite avoir subi un choc emotionnel en voyant ma photo, je lui rappelais Liliane. Est ce que les francaises du Nord de la France ont des traits physiques caracteristiques ? me demande mon nouvel ami. Well, this is a strange question, I ve never thought about it, but I dont think so.. Le visage d Arthur Miller est transforme.. Il semble soulage, me demande si je prends un dessert. Le serveur nous apporte deux flans d un orange presque fluorescent. Arthur tient absolument a m aider et insiste pour que je lui fasse etat de mes besoins ici a New York. I just need a cell phone, meme un vieux modele pour mes communications locales. Don t worry, I ve got one that Ive never used, I ll bring it to you next week… Nous quittons le restaurant. Arthur Miller me promene dans son quartier, East Village. Il est fier de me montrer les facades des vieilles librairies, ou etudiant, il pouvait trouver des exemplaires d Albert Camus pour 1 penny. Il fait tres froid. Arthur Miller a le nez qui coule. Ca me fait rire en y songeant. Here you are. Il m indique la station de la ligne L sur la 14th street. Une longue poignee de main chaleureuse, un regard complice et en moi, ce sentiment etrange d etre entree sans le vouloir dans l intimite d un citoyen americain portant le patronyme d un ecrivain celebre. Je me souris a moi meme, sur le quai. Un jeune noir, tres beau, me renvoi mon sourire.
LACO
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